poisson

Les premiers chapitres de Kafka sur le rivage s’égrainent mais ne se ressemblent pas, du moins en apparence. Se développe en premier lieu une variabilité de ton, de genre et de personnage qui déstabilise et intrigue. De l’esprit d’un adolescent fugueur à l’administratif dossier de l’armée américaine en passant par l’irréelle conversation d’un vieil homme avec un chat, on se laisse transporter par l’écriture d’Haruki Murakami.
Pourtant, le talent de l’écrivain japonais consiste à créer un lien sous-jacent, un fil imperceptible qui attache le lecteur à chacun de ces récits, avec l’intuition profonde que ces univers émergents communiquent par des voies souterraines qu’on irait bien jusqu’à chercher dans l’épaisseur du papier.
Puis ces liens surgissent au grand jour, à travers un mot, à travers une situation, et malgré le climat d’attente et de certitude intuitive qui s’est développé, la surprise est grande. La connexion se fait à l’instant exact désiré par Murakami, et jamais ne serait-ce que quelques caractères plus tôt ou plus tard.
L’ensemble du roman converge vers une formulation commune et universelle des problématiques humaines  ; pour cela, Murakami convoque en son écriture la musique classique, Rousseau, Nietzsche, les plus grands auteurs japonais, le haïku et le conte populaire, et cette mosaïque de références convoie vers une définition non-formulée, et pourtant ressentie, de l’âme humaine et du destin. La bibliothèque y est un lieu symbolique, rassemblement de toutes les recherches humaines qui, sous quelque forme que ce soit, s’unissent au sein d’une aspiration globale.
En suivant les mots de Murakami, nous entrons dans le domaine du conte, celui de la science-fiction, du tableau social, de l’histoire... Nous pénétrons dans un pays où pleuvent les poissons, où une jeune coiffeuse devient figure salvatrice, dans lequel retourner une pierre ouvre une brèche entre deux mondes et entre deux chapitres.

Haruki Murakami, Kafka sur le rivage, 2007